Juste une illusion, ou la newstalgie comme garde-fou d’un futur qui s’accélère
Et pourquoi je suis convaincue que nostalgie et innovation ne sont pas antinomiques...
4/20/20264 min read


Trois époques se superposent ce soir-là dans une salle de cinéma. Sur l’écran, Vincent Dayan a treize ans, nous sommes en 1985, son père vient d’être licencié par Moulinex et sa mère espère encore que ses compétences de secrétaire finiront par être reconnues. Dans le fauteuil, je suis en 2026, je regarde le dernier Nakache-Toldeno, à quelques semaines de la pleine entrée en application de l’AI Act européen. Quand je sors de ma séance, mon premier réflexe est de consulter mon iPhone. Je prends connaissance de 4 appels manqués, 2 messages vocaux, 27 notifications WhatsApp et 19 mails.
Ces derniers mois, une vague de nostalgie déferle sur les écrans. Juste une illusion, le dernier film de Nakache-Toledano a enregistré près de 139 000 entrées dès son premier jour. Au même moment, Netflix achevait la cinquième et dernière saison de Stranger Things avec l’une des plus vastes opérations de co-marketing nostalgique jamais vues : Coca-Cola, Doritos, Gatorade, Nike, McDonald’s, Galeries Lafayette, tous rejouant, chacun à leur manière, les codes visuels, musicaux et affectifs de la fin des années 1980. McDonald’s a même relancé McDonaldland pour la première fois depuis plus de vingt ans. Gap a fait danser un girl-group de 2025 sur Milkshake de Kelis. La nostalgie n’est plus seulement une couleur esthétique. C’est devenu un langage de masse.
Première évidence, donc : nous assistons bien à un mouvement de fond. Beaucoup diront que c'est le signe d'un rejet de l'IA, des réseaux sociaux, ... Bon... A mon sens, la deuxième évidence est bien plus intéressante : ce mouvement n’a rien de neuf.
En 1985, bien avant internet et tout ce qui en suit, Retour vers le Futur regardait déjà trente ans en arrière. Marty McFly y découvrait 1955 comme un territoire à la fois familier et étranger, presque mythologique. En 2019, Play, formidable film porté par Max Boublil et Alain Chabat, racontait à son tour l’histoire d’un adolescent qui reçoit un caméscope en 1993 et filme vingt-cinq années de sa vie. En 2026, Juste une illusion replonge dans 1985 avec quarante ans de recul. Même geste, trois générations. Chaque époque finit par tourner le film de sa dernière innocence : non pas un âge d’or objectif, mais le moment juste avant le basculement qui a redéfini son rapport au réel. La nostalgie n’est pas une rechute affective, c’est une loi générationnelle.
Ce qui change, en revanche, c’est la cadence. Entre la nostalgie de Marty McFly et celle de Vincent Dayan, il y a trente ans. Entre Play et Juste une illusion, il n’y en a que six. Les grandes ruptures de notre rapport au monde se compriment à une vitesse inédite : web grand public, smartphone, réseaux sociaux de masse, intelligence artificielle générative. À chaque séquence, notre rapport au temps, aux images, au travail, à la mémoire et même à nous-mêmes est reconfiguré. Hier, on nostalgisait trois décennies en arrière. Aujourd’hui, il suffit parfois d’une dizaine d’années pour que le présent commence déjà à prendre la texture du passé.
C’est exactement ce que le marché publicitaire a compris avant beaucoup d’autres. Le patrimoine émotionnel est devenu un actif stratégique à maturation rapide qui mettrait dans la tête du public un refus du progrès, et qui rechercherait dans un monde saturé de synthèse, des preuves de continuité humaine.
Deux exemples récents le montrent mieux que de longs discours. Fin 2025, McDonald’s diffuse une publicité de Noël produite à 100 % avec de l’intelligence artificielle générative. L’accueil est si froid qu’elle est retirée avant la fin de sa rotation. Au même moment, Intermarché cartonne avec Le Mal Aimé, conte de Noël revendiqué comme “100 % non-IA”.
On pourrait croire qu’il ne s’agit que de cinéma ou de publicité. Ce serait une erreur. Ce qui se joue ici est plus profond. C’est notre rapport collectif à ce que nous acceptons de perdre à mesure que nous progressons. Toute grande accélération technique produit son contrechamp affectif. On invente, on automatise, on fluidifie, on délègue, et dans le même mouvement, on cherche à retenir ce qui, de nous, risque d’être emporté par cette avancée. Pas pour revenir en arrière mais pour ne pas avancer en s’effaçant.
Et c’est sans doute ici que se situe le vrai cœur du sujet. Car si Play a pu exister en 2019, c’est parce qu’un adolescent de 1993 tenait maladroitement une caméra entre ses mains. Si Juste une illusion nous touche en 2026, c’est aussi parce que 1985 apparaît désormais comme un monde encore imparfaitement documenté, encore humainement habité, encore opaque à lui-même.
Mon pari : les films des années 2040 feront exactement la même chose avec nous. Ils parleront du monde du début des années 2020, un monde dans lequel nous écrivions encore nos mails à la main, nos CV sans LLM, où nous prenions nos rendez-vous sans agent conversationnel intermédiaire. Les scenaristes regarderont nos téléphones comme nous regardons aujourd’hui un vieux caméscope JVC. Ils raconteront avec tendresse cette drôle d’époque où l’intelligence artificielle n’était pas encore une évidence banale, mais une rupture en train de se produire. Le film de leur vie est déjà en tournage. Nous en sommes les figurants sans le savoir.
La question devient alors politique, au sens noble du terme. Le 2 août 2026, l’AI Act européen entre dans une nouvelle phase d’application. Au même moment, les imaginaires collectifs se remplissent d’archives, de rééditions, de faux retours en arrière, de reboots et de souvenirs stylisés. Il serait trop simple d’y voir un repli. On a longtemps opposé nostalgie et progrès comme s’ils étaient antinomiques. L’époque nous enseigne exactement l’inverse. La nostalgie, lorsqu’elle est bien comprise, n’est pas une fuite, elle est un garde-fou. Non pas le refus du futur, mais son épreuve de validité. Car le progrès n’a jamais consisté à tout lisser, tout corriger, tout assister, il consiste aussi à décider ce que nous voulons préserver comme zone d’imperfection, de lenteur, de friction et de hasard.