Le soleil sur mon visage et l'odeur du pain grillé
5/13/20263 min read


C’était un dimanche. Le premier soleil de mai me faisait un bien insolent, l’odeur du pain grillé embaumait la cuisine, et je m’apprêtais à partager un déjeuner de famille. À aucun moment je n’ai pensé à l’intelligence artificielle. C’est précisément pour cette raison qu’elle est devenue le sujet de ce texte.
Depuis plusieurs années, nous projetons sur l’IA des fantasmes de remplacement massif. Elle écrira, dessinera, composera, analysera, conseillera, enseignera, diagnostiquera. Et bien sûr, une partie de ces projections est déjà juste. L’onde de choc est et sera immense.
Mais plus les systèmes deviennent performants, plus une autre évidence apparaît silencieusement : certaines choses ne perdent absolument rien de leur valeur.
L’odeur du pain brioché de ma grand-mère, que je reproduis aujourd’hui presque mécaniquement avec mes neveux et nièces, n’a pas été disparu avec ChatGPT. Le plaisir du soleil sur un visage après plusieurs jours de pluie n’a pas été concurrencé par Midjourney. Un déjeuner qui dure trop longtemps, une conversation qui dérive, une maison qui vit, rien de cela n’a été fragilisé par le progrès technologique.
L’intelligence artificielle traite des données, du langage, des probabilités, des structures, mais une grande partie de la vie humaine continue de se construire ailleurs, dans nos mémoires, nos corps, nos envies, nos sensations, nos besoins, nos attachements.
La neuroscience le documente depuis longtemps. L’odorat est directement connecté aux zones cérébrales impliquées dans l’émotion et la mémoire autobiographique. C’est la raison pour laquelle une odeur peut faire ressurgir une scène entière avec une violence presque intacte vingt ans plus tard. Une cuisine, une voix, une saison, une personne qui nous manque terriblement.
L’IA pourra parfaitement décrire l’odeur du pain grillé, mais elle ne pourra jamais avoir une enfance derrière cette odeur, et je crois que nous sommes en train de sous-estimer profondément ce que cela signifie économiquement, culturellement et même civilisationnellement. Pendant des décennies, nous avons pensé que le futur serait dominé par ceux qui maîtriseraient le mieux la technologie. Ce sera évidemment vrai en partie, mais parallèlement, une autre rareté est en train d’émerger, celle de l’expérience humaine incarnée.
L’industrie du luxe l’a compris avant tout le monde. Hermès ne vend pas du cuir. Hermès vend du temps humain devenu rare. Certaines pièces nécessitent plus de quinze heures de travail manuel, réalisées par des artisans formés pendant des années. Elle se vendent plusieurs dizaines de milliers d'euros. La valeur ne réside pas uniquement dans l’objet final, elle réside dans l’irréversibilité du geste humain, dans ce qu’aucune industrialisation parfaite ne parvient totalement à reproduire.
Une image produite en quelques secondes par une IA impressionne intellectuellement. Une table dressée pendant trois heures pour douze personnes touche quelque chose de beaucoup plus profond. Non parce qu’elle est plus sophistiquée, mais parce qu’elle engage du temps, de l'attention, de la présence.
Le luxe du XXIe siècle ne sera pas uniquement technologique, il sera aussi sensoriel. Le silence, le goût, le toucher, le temps réellement partagé, une maison pleine un dimanche midi. Et j'en reviens à mon pain grillé et mon soleil de mai. Personne ne rêve d’envoyer une IA ressentir un fou rire à sa place, ni de déléguer une étreinte ou de sous-traiter un souvenir.
Et contrairement à ce que certains imaginent, cela ne relève pas d’une posture anti-technologie. J’aime profondément ce que l’IA rend possible, je travaille avec elle chaque jour et mon job est d'aider chacun à mesurer son immense potentiel.
Mais précisément parce qu’elle devient extraordinairement puissante, elle agit aussi comme un révélateur qui laisse s'ancrer des choses étonnamment simple : le premier soleil de mai, l’odeur du pain grillé, et les déjeuners du dimanche en famille. La machine pourra écrire, calculer, anticiper, créer même. Elle ne pourra pas être un esprit qui cherche du réconfort. Elle n'aura ni faim, ni soif, ni envie d'être avec ses proches.
Je suis conférencière et consultante. Je sensibilise et acculture Comex, codir et équipes opérationnels dans l'intégration de l'IA comme levier de croissance, de performance, de créativité. Plus dinfos ici
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