Ma théorie des framboises face à nos angles morts
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6/1/20264 min read


L'idée m'est venue en cueillant des framboises.
Mon bol était déjà bien rempli. Je pensais avoir terminé. Il m'a suffi de contourner légèrement le framboisier pour découvrir ce qui m'avait échappé quelques secondes auparavant : plusieurs framboises parfaitement mûres, accrochées à l'exacte branche que je venais de quitter. Les fruits étaient là depuis le début, simplement invisibles depuis l'endroit où je me trouvais.
Je n'ai pas pu m'empêcher d'y voir un parallèle avec l'intelligence artificielle. Un parallèle qui, à bien y réfléchir, s'applique sans doute à bien d'autres sujets.
Depuis trois ans, nous débattons de l'IA. Nous nous inquiétons, nous spéculons, nous projetons nos espoirs comme nos peurs. Elle va remplacer des emplois, elle consomme trop d'énergie, elle menace la création, elle diffuse de fausses informations.
Certes. Mais je me demande parfois si nous ne sommes pas collectivement en train de regarder toujours la même partie de la branche. Car pendant que nous débattons de ce que l'IA pourrait détruire, autre chose est déjà en train de se construire.
La semaine dernière, un reportage dans C dans l'air consacré à la compétition que se livrent la Chine et les États-Unis autour de l'intelligence artificielle m'a marquée. Pour une fois, le sujet n'était pas seulement les algorithmes ou les performances des modèles. Il montrait les infrastructures, les data centers gigantesques qui émergent partout dans le monde. Et surtout, tout ce qu'ils entraînent dans leur sillage. Des besoins en béton, en câbles, en systèmes de refroidissement, en réseaux électriques. Des chantiers, des entreprises, des territoires qui se transforment, des milliers d'heures de travail, des techniciens, des électriciens, des ingénieurs. Des métiers que l'on évoque rarement lorsque l'on parle d'intelligence artificielle.
À force de regarder les emplois que l'IA pourrait remplacer, nous oublions parfois ceux qu'elle est déjà en train de créer.
J'ai eu la même réflexion récemment lors d'un échange avec une dirigeante du secteur agricole. Nous parlions d'environnement. Là encore, un sujet devenu presque indissociable des critiques adressées à l'IA. Et pourtant. Elle me racontait comment certains outils permettent aujourd'hui d'analyser l'état d'une parcelle, de détecter plus précocement certaines maladies, d'ajuster l'irrigation au plus juste ou encore d'optimiser les traitements avec une précision jusque-là difficilement atteignable.
Nous regardons la consommation énergétique des modèles, moins souvent l'eau économisée, les intrants évités, les récoltes préservées.
Plus j'avance dans ce domaine, plus je suis convaincue que nos angles morts sont souvent nos pires ennemis. Non pas parce qu'ils cachent des risques, mais parce qu'ils cachent aussi des opportunités.
Des métiers que nous n'avons pas encore imaginés, des usages que personne n'avait anticipés, des transformations silencieuses qui ne feront jamais la une des journaux.
Depuis quelques années, j'interviens auprès de dirigeants, d'enseignants, d'étudiants, de médecins, d'équipes marketing, d'industriels, d'avocats, de banquiers ou encore d'acteurs du monde associatif. Et plus le temps passe, moins je pense que mon métier consiste à expliquer l'intelligence artificielle.
Les outils changent trop vite, les modèles se succèdent, les promesses évoluent sans cesse. En revanche, une compétence me paraît devenir chaque jour plus précieuse. La capacité à faire un pas de côté, à résister à la tentation des récits simples, à contourner la branche, à regarder derrière la feuille qui masque le reste du paysage. Car les grandes transformations ne sont jamais aussi intéressantes que ce que l'on raconte à leur sujet. Elles sont toujours plus vastes, plus complexes, plus surprenantes.
Comme ces framboises. Elles étaient là depuis le début. Et j'étais persuadée d'avoir tout vu.
Je suis conférencière et consultante. Je sensibilise et acculture Comex, codir et équipes opérationnels dans l'intégration de l'IA comme levier de croissance, de performance, de créativité. Plus dinfos ici
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